Les défibrillateurs fleurissent sur des lieux accueillants
du public. De quoi s’agit-il ? Quelles sont les logiques économiques qui
se cachent derrière cette mesure de santé publique ?
En 2007, la ministre de la santé R. Bachelot s’est émue des
arrêts cardiaques pouvant survenir sur les terrains de sport chez les sportifs
de haut niveau. Elle a débloqué une somme de deux millions d’euros de subventions exceptionnelles pour
l’installation de défibrillateurs aux abords des terrains de sports. La même
année, la loi autorise toute personne à utiliser ces défibrillateurs.
Plus récemment, le Ministre Xavier Bertrand, a déclaré que
« l’objectif est de sauver des vies » et a défendu la nécessité
d’installer « massivement » des défibrillateurs sur tout le
territoire. Les collectivités locales ont relayé l’initiative pour soutenir
financièrement l’implantation de défibrillateurs dans les lieux publics.
Les maires n’ont, en général, pas les éléments d’évaluation
nécessaire pour juger de l’opportunité de cette mesure. Cependant, en vertu de
l’application du principe de précaution, les élus n’hésitent pas à installer
des défibrillateurs externes sur les lieux publics. Cette situation fait les
beaux jours des fournisseurs de ce type d’appareils.
Qu’en est-il vraiment de cette mesure de santé publique, de
l’intérêt des défibrillateurs externes installés sur des lieux publics dans
l’amélioration du taux de survie suite à des accidents cardiaques
soudains ? Est-elle efficace ? Quel est le rapport « bénéfice /
coût » d’une telle mesure ?
A cette question, aucune réponse : après avoir
recherché auprès des organismes compétents en matière de données
épidémiologiques médicales (INSERM, INVS institut nationale de veille
sanitaire, AFFASPS agence française de sécurité sanitaire des produits de santé,
la direction générale de la santé), aucun chiffre n’est disponible en France. Des
études sont en cours et devraient apporter des informations fin 2012. Par
ailleurs, en cherchant de l’information, une personne de la Direction Générale
de la Santé m’a renvoyée sur le site de « l’Association pour le
recensement et la localisation des défibrillateurs » (http://arlod.over-blog.com). En prenant
contact avec cette association, j’ai eu la surprise de découvrir que son activité
principale était la commercialisation des défibrillateurs !!
Une revue scientifique américaine très réputée apporte
quelques éléments d’information (JAMA
2008;n°300, pp 1423-1431). Sur un échantillon de population américaine
et canadienne de 21.4 millions de personnes, 20 520 arrêts cardiaques ont
été observés sur un an (âge moyen de la population atteinte : 67 ans) dont
11 898 cas (58%) pour lesquels une réanimation a été tentée. Parmi eux,
2729 personnes présentaient une pathologie justifiant l’utilisation d’un
défibrillateur externe et 954 ont survécu (soit 4.6 % des arrêts cardiaques).
Par ailleurs, l’étude précise que 11% de ces accidents cardiaques surviennent
sur des lieux publics. Soit potentiellement 105 vies sauvées (11 % de 954) par
un défibrillateur externe placé sur un lieu public sur une population initiale
de 21.4 millions. Cependant, il faut signaler que dans cette étude le temps
moyen d’intervention pour la défibrillation est de 7,3 mn. Il est difficile de
comparer cette situation nord-américaine et la situation française. Le nombre d’arrêts
cardiaques soudains est de 40 000 par an en France et le temps moyen
d’intervention par les secours d’urgence est actuellement de 6 min, ce qui est
mieux que dans l’étude américaine.
L’argument des vendeurs de défibrillateurs est de dire que
les défibrillateurs installés sur les lieux publics sauveront des vies en
réduisant le temps d’intervention à 3 min pour l’ensemble de la population…
Combien faudra-t-il implanter de défibrillateurs sur les lieux publics pour
atteindre un tel objectif ?
Sachant que le prix moyen d’un défibrillateur standard est
de 1500 € HT, il serait opportun de se poser la question du service rendu…
Il faudrait raison garder avant d’engager l’argent public
dans des achats massifs de défibrillateurs et attendre que des études fiables
et indépendantes aient rendu leurs résultats … L’argent public serait peut-être
mieux utilisé autrement, y compris dans le domaine de la santé et de la
prévention.
L’avantage souvent invoqué pour l’installation de ces
appareils, c’est que cela donne l’occasion de sensibiliser le public et de
former aux gestes de premiers secours. Certes, mais une meilleure
sensibilisation du public aux gestes de prévention ne requiert pas
l’installation de défibrillateurs…
Par ailleurs se pose la question de la qualité de ces
appareils. L’association Arlod a sévèrement critiqué certaines sociétés
concurrentes à la sienne. Certains défibrillateurs fonctionnent avec des piles
standard pouvant se décharger. Il y aurait également des problèmes de fiabilité
de matériels. Dans certains pays, jusqu’à 30 % des défibrillateurs installés ne
sont pas fonctionnels. Dans ce contexte, certains fabricants sont en attente
d’une norme européenne qui s’appliquerait pour ces produits comme c’est le cas
pour les extincteurs. Les normes sont, certes, une bonne chose pour éliminer
les matériels inadéquats. L’inconvénient est qu’une fois établies, les normes évoluent
régulièrement en créant un marché captif puisque les collectivités locales
devront faire évoluer leur matériel…
Il semble finalement qu’en France le principe de précaution
s’interprète en fonction des intérêts économiques.
Pour les défibrillateurs, c’est l’application du principe de
précaution qui fait vendre des appareils et la mise en place de normes pourrait
conforter le marché. En revanche dans le cas des antennes relais, les normes de
sécurité sont potentiellement une gêne au développement extrêmement rentable de la téléphonie mobile pour
les opérateurs, et la France se retranche sur des normes d’exposition
européenne, réputées très laxistes et protégeant davantage les opérateurs que
les consommateurs. Pourtant, de nombreux pays européens ont déjà adoptés des
normes beaucoup plus sévères en matière d’exposition de la population aux
ondes…